Je suis passée de 48 à 38 kgs. Je suis passée de 12 à 13 ans. une descente vertigineuse à la sortie de l'enfance. Des dizaines de psys, des centaines d'heures à compter des calories, des milliers de pesées, parfois officielles en consultation, souvent privées histoire de confirmer la chute. De nombreuses crises d'angoisse, plus spectaculaires les unes que les autres. Divers traitements : antidépresseurs, anxiolytiques, neurolitiques... Des millions de sauts devant la glace de la salle de bains. Des rituels à en perdre la tête. Plus de repas de famille. plus d'école. Plus de désirs, plus d'envies. Sans que je m'en rende compte, une maladie mentale s'était nichée au plus profond de moi-même. J'ai lutté plus de 12 mois, puis j'ai lâché prise. Le 25 février 2008, à l'âge de 13 ans, j'ai été hospitalisée en hôpital psychiatrique avec un contrat de poids. J'ai quitté mes parents, j'ai quitté mon frère et ma soeur, j'ai quitté ma famille. Je me suis retrouvée enfermée dans une chambre inhospitalière, sans aucun loisir, sans aucun moyen de communication avec l'extérieur. J'ai alors jeûné pendant une semaine, réflexe absurde et incontrôlable, expression de ma solitude. Transfert en pédiatrie, sonde gastrique sous contrainte. Horrifiée à l'idée de prendre du poids de manière extérieure, j'ai continué à ne rien manger, et surtout à me dépenser jour et nuit, j'enchaînais sauts et flexions, abdos et marche. Je m'enfonçais inexorablement. J'étais devenue un fantôme, un cadavre errant. Je voyais les repas défiler devant mes yeux sans pouvoir les toucher, et je culpabilisais d'être aussi faible, d'écouter la maladie qui me disait être victorieuse. Le personnel médical m'assurait que j'allais finir par y laisser ma vie. Je me sentais tantôt invincible, tantôt mourante. Et je souffrais. Terriblement, infiniment. Physiquement, psychiquement. L'espoir me quittait peu à peu, en même temps que la graisse, que les muscles, que la vie. Je ne me réjouissais même plus d'établir un contrôle absolu sur mon corps car je sentais au fond de moi que je ne contrôlais plus rien. Je ne rêvais que d'une chose: revoir mes parents, me blottir dans leurs bras et l'espace d'un instant, redevenir la petite fille que je n'avais jamais cessé complètement d'être. Un rêve utopiste à l'égard de la situation.Jusqu'à ce qu'un jour, je trouve le déclic en montant sur la balance (je pesais 35 kilos pour 1.69m). J'ai stoppé net tout rituel, et j'ai recommencé à manger. J'ai retrouvé le goût des aliments, et peu à peu le plaisir de vivre. Je suis retournée à l'hôpital psychiatrique, et j'ai franchi les paliers à une vitesse phénoménale. J'avais tellement hâte de revoir mes parents, de rentrer chez moi ! J'ai peut-être voulu aller trop vite, mais c'est le principe même du contrat qui amène les anorexiques à se "gaver". Toujours est-il que je suis sortie définitivement à la fin du mois de mai, convaincue de ma guérison, ayant pris 15 kilos en moins de 5 semaines. Je pensais naïvement que le fait de revenir à un poids normal et d'avoir été capable d'engouffrer tout et n'importe quoi pour retourner chez moi confirmait le départ de ma maladie. J'ai vite déchanté puisque le tri alimentaire est rapidement revenu, moins draconien certes, mais toujours handicapant pour les relations sociales. Je n'étais toujours pas capable d'assister à un repas de famille ou de fêter l'anniversaire d'une copine, et cela exaspérait mes parents car ils trouvaient que je me complaisais dans mon rôle de semi-malade. Il y a ainsi eu des hauts et des bas pendant quelques mois. J'ai pu débuter ma reconstruction. Je suis retournée au collège (aucun problème scolaire malgré la déscolarisation), j'ai recommencé mes activités (beaucoup de sport) et j'ai sérieusement cru que je pourrais être heureuse, même en la présence de la "petite bête". Cet équilibre précaire aurait pu durer, et j'aurais peut-être su éradiquer la maladie avec du temps si le destin n'en avait pas décidé autrement. Mon fragile édifice s'est morcelé puis effondré le 20 novembre dernier. Ce soir-là, ma grand-mère maternelle est décédée brusquement d'une embolie pulmonaire non décelée. Le choc a été grand et cette première confrontation avec la mort horriblement douloureuse. Son corps sans vie, sa peau glacée, son visage figé. Impossible à supporter. je n'ai d'abord pas voulu croire que je ne la reverrai plus, que plus jamais elle ne serait à mes côtés comme elle avait su l'être au cours de ma maladie. Puis la vérité m'a percutée. J'ai arrêté de me rendre à mes activités et à l'école. J'ai enchaîné plusieurs malaises vagaux. Je me suis repliée sur moi-même. Et la petite bête est venue reconquérir le terrain perdu. Je me suis réfugiée dans ce que je connais le mieux: le pseudo-contrôle. Aujourd'hui, je me force à manger un peu puisque je réfute l'idée d'une réhospitalisation. Malgré tout, j'ai perdu près de 3 kilos en une semaine et les idées noires reviennent. Les calculs de calories retrouvent un chemin dans ma tête et les rituels s'immiscent peu à peu dans ma vie. Je dois commencer une psychothérapie la semaine prochaine, mais d'ici-là, c'est le néant. Il va falloir tenir encore un peu, en espérant qu'un soutien psychologique plus intensif finira par porter ses fruits. En attendant, la "petite bête" est toujours là, et je tente de fermer mes oreilles à sa voix. Presque sans succès.
Audrey, 14 ans
Je crois que ta grand-mère te regarde et qu'elle voudrait te voir heureuse. Elle ne veut pas te voir souffrir. Tu es si petite! Parle lui. Tu la verras te répondre. Oh pas en parlant, non, avec des choses que tu remarqueras autour de toi, près de toi par exemple. Garde la foi en ta guérison, elle viendra.

Nous sommes en septembre 2006 et j'ai le bonheur de vous annoncer que ma fille est guérie. Je vous dis cela pour vous encourager tous. Ca a mis longtemps, très longtemps, mais nous y sommes arrivées.
Nous avons besoin de vos témoignages, vous qui vous en êtes sortis
Personne n'aime danser avec le diable
Le petit singe là haut, il s'appelle ESPOIR
Nombre de connectés sur ce blog : 2
Nombre de connectés sur overblog : 26755 Une guérison complète demande, en général, 2 ans

Commentaires